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Pourquoi les accidents se répètent : erreur humaine ou problème systémique ?

Chaque fois qu’un accident survient dans une organisation, la même séquence se produit : enquête, rapport, conclusion « erreur humaine », plan d’action, formation, classement. Et douze mois plus tard, un accident similaire. Pas identique similaire. Même mécanisme, acteur différent. Ce pattern n’est pas une malchance. C’est le signal d’un problème systémique non résolu.

L’erreur humaine comme explication commode

Attribuer un accident à l’erreur humaine est techniquement exact dans la grande majorité des cas. Un être humain a effectivement pris une décision, adopté un comportement, ou omis une action qui a contribué à l’événement. Cette attribution n’est pas fausse elle est incomplète.

James Reason, dont le modèle du fromage suisse reste la référence en analyse des accidents systémiques, a montré dès 1990 que les erreurs humaines ne surgissent pas de nulle part. Elles émergent dans des contextes organisationnels qui les rendent probables, voire inévitables : procédures ambiguës, formation insuffisante, pression sur le terrain, fatigue non gérée, équipements dégradés, communication défaillante entre équipes. L’opérateur en bout de chaîne est le dernier défenseur d’un système qui a déjà laissé passer plusieurs signaux.

Traiter l’erreur humaine comme cause finale et non comme symptôme conduit à une réponse systématiquement insuffisante : on forme la personne impliquée, on rappelle les règles, on affiche une procédure supplémentaire. Les conditions systémiques qui ont rendu l’erreur probable restent intactes. Le prochain accident attend.

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    Ce que les données de récurrence révèlent

    Dans les organisations qui disposent d’un historique structuré d’incidents et d’observations terrain sur 12 à 24 mois, un exercice simple est révélateur : regrouper les événements par mécanisme causal pas par type d’accident et identifier les patterns. Ce travail produit presque toujours les mêmes résultats : 20 % des mécanismes causaux expliquent 80 % des événements. Ces mécanismes récurrents sont rarement des comportements individuels, ce sont des conditions organisationnelles stables.

    Les exemples les plus fréquents que j’ai observés dans les secteurs de la construction, de l’énergie et de l’industrie : la co-activité non coordonnée entre équipes ou entreprises sur une même zone = signal ignoré dans les plans de prévention parce que trop complexe à gérer ; la dégradation progressive d’équipements signalée mais non traitée dans les délais. Le système de remontée existe, mais les actions correctives ne sont pas closes ; la pression informelle de production qui pousse les travailleurs à contourner les procédures dans les phases critiques : tout le monde le sait, personne ne le documente.

    Une organisation qui ne peut pas identifier ses mécanismes causaux récurrents sur 12 mois n’est pas en mesure de prévenir les accidents qu’elle va connaître. Elle peut seulement réagir à ceux qu’elle a déjà subis.

    Les événements à haut potentiel (HiPo) : la ressource sous-exploitée

    Les événements à haut potentiel d’incidence qui auraient pu causer un accident grave dans des conditions légèrement différentes sont la mine d’or de la prévention. Ils révèlent les mêmes mécanismes systémiques que les accidents graves, mais sans les conséquences humaines et juridiques. Ils permettent d’agir sur le système avant qu’il ne produise sa prochaine victime.

    La condition pour exploiter cette ressource : un système de signalement qui fonctionne, des équipes qui comprennent la valeur de remonter un événement sans blessé, et un management qui traite ces remontées avec le même sérieux qu’un accident réel. Dans beaucoup d’organisations, les HiPo ne sont pas signalés parce que « il ne s’est rien passé ». C’est exactement l’inverse de la logique de prévention.

    La règle que j’applique : chaque HiPo non traité est un accident futur dont on a choisi de ne pas lire le préavis.

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      Ce que l’analyse systémique change dans la pratique

      Adopter une approche systémique de l’analyse des accidents ne signifie pas exonérer les individus de leur responsabilité. Cela signifie élargir le périmètre d’analyse pour identifier les conditions qui ont rendu l’erreur probable et agir sur ces conditions plutôt que sur les seuls comportements individuels.

      En pratique, cela change trois choses. Premièrement, la structure des enquêtes post-accident : une enquête systémique ne s’arrête pas à « qui a fait quoi » mais remonte aux décisions organisationnelles et aux conditions de travail qui ont précédé l’événement. Les méthodes comme les 5 Pourquoi ou l’arbre des causes servent précisément à remonter cette chaîne causale sans s’arrêter au premier niveau visible.

      Deuxièmement, les plans d’actions : une action corrective qui porte uniquement sur le comportement de la personne impliquée (« rappel des règles », « formation individuelle ») a une probabilité élevée d’être insuffisante. L’action pertinente est celle qui modifie la condition systémique identifiée dans la procédure, l’équipement, l’organisation du travail, le processus de validation.

      Troisièmement, la valeur des données de terrain : observations, signalements de situations dangereuses, remontées de HiPo ces données ne valent que si elles sont agrégées et analysées pour identifier des patterns, pas traitées événement par événement de façon isolée.

      Le rôle de l’outil numérique dans l’analyse de récurrence

      Un outil de gestion QHSE ne peut pas faire l’analyse systémique à la place du professionnel HSE. Mais il peut considérablement faciliter deux conditions préalables à cette analyse : la qualité et la complétude des données remontées du terrain, et la capacité à les agréger et à les filtrer par mécanisme, par zone, par période, par équipe.

      Un système qui stocke des événements sans permettre de les croiser, de les regrouper par cause, de calculer des taux de récurrence ce n’est pas un outil d’analyse. C’est un archivage. La différence est fondamentale pour la prévention.

      Conclusion

      Les accidents se répètent parce que les organisations traitent les symptômes sans traiter les causes. L’erreur humaine est réelle et elle se produit dans des contextes que l’organisation a souvent contribué à créer. Identifier ces contextes, mesurer leur récurrence, et agir sur les conditions systémiques plutôt que sur les seuls comportements individuels : c’est la différence entre une organisation qui apprend de ses accidents et une organisation qui les subit.

      Cette démarche requiert des données de terrain structurées, des outils d’analyse adaptés, et un management qui accepte de regarder au-delà de la première réponse commode.